Histoire, Marseille, Pédagogie

227 ans d’histoire : Marseille et les Œuvres de Jeunesse

Le père Jean-Joseph Allemand, le père Timon-David, les œuvres de jeunesse, « ici on joue, ici on prie », … Tout cela vous dit quelque chose ? Mais connaissez-vous réellement la genèse des patronages en France et le rôle pionnier des œuvres marseillaises ?

Le père Jean-Joseph Allemand

C’est à ce prêtre de Marseille, surnommé « le père de la jeunesse », que l’on doit le premier patronage français. Mais cette invention ne s’est pas faite sans difficulté…

Un séminariste sans séminaire !

Né le 27 décembre 1772 à Marseille, Jean-Joseph grandit dans une famille de commerçants de 7 enfants. Dès 13 ans, il rejoint un groupe de jeunes animés par les prêtres du Bon Pasteur. Là il affirme sa foi et ressent déjà un appel à la vocation sacerdotale. C’est aussi cette première expérience de groupe qui lui donnera le désir de donner sa vie au service des jeunes.

A 18 ans Jean-Joseph annonce à ses parents qu’il veut devenir prêtre. Mais nous sommes en 1790, en pleine révolution française. Il n’y a d’ailleurs plus de séminaire ni d’évêque à Marseille ! Son père, inquiet pour sa famille, est contre cette décision et fait tout pour détourner son fils de cette voie. Il l’enferme même dans sa chambre.

Grâce au courage de trois prêtres du Bon Pasteur, dont le père Reimonet, Jean-Joseph commence sa formation à l’âge de 20 ans, alors que de nombreux prêtres sont mis en prison ou envoyés en exil. Ce n’est qu’en 1797 qu’un évêque peut enfin rentrer à Marseille, et Jean-Joseph Allemand est ordonné prêtre le 19 juillet 1798, dans l’anonymat le plus complet. Il a 26 ans.

De 4 à 198 membres, puis la fermeture…

Son ministère commence dans le secret et la pauvreté la plus absolue. Dès 1799, il rassemble quatre jeunes gens dans une chambre de bonne : c’est la première Œuvre. Il leur présente son projet et ses espérances, et confie cette Association à Saint Louis de Gonzague, patron de la jeunesse. Un an après, quand plusieurs nouveaux membres les rejoignent, cette Association devient la Congrégation du Très-Saint-Enfant-Jésus, ou l’Œuvre de la Jeunesse de Marseille, titre que l’établissement a toujours conservé depuis. Tous les soirs le père Allemand recevait ces jeunes pour les faire causer et jouer à divers jeux. Avant de les laisser partir, ils partageaient toujours un temps de prière ou de lecture spirituelle.

Avec l’apaisement produit par le concordat de 1801, l’Œuvre peut s’installer au grand jour et développer son activité. De 1803 à 1809, le nombre de membres de l’Œuvre de la Jeunesse de l’Abbé Allemand avait doublé, pour atteindre 198 membres en 1809. Mais en 1809, suite à l’excommunication de l’empereur Napoléon par le Pape Pie VII, et aux soupçons des autorités françaises contre plusieurs prêtres, un ordre est donné de suspendre à Marseille toutes les associations religieuses. Un commissaire de police se présente donc un matin à l’Œuvre et demande : « Il y a ici, une Congrégation de jeunes gens, qu’est-ce qu’on y fait ? ». L’abbé répond : « Ici nous jouons et nous prions ». Le local est fermé et l’activité de l’Œuvre suspendue.

Le développement de l’Œuvre

Après cinq ans d’interruption, bien que quelques activités continuèrent clandestinement, organisées par des grands responsables, l’Œuvre ouvre à nouveau ses portes en mai 1814. C’est à cette période que le père Allemand rédige des instructions pour les Semainiers, ses collaborateurs laïcs qui animent l’Œuvre. C’est son premier règlement à destination des éducateurs. En 1820 l’Œuvre s’installe dans une grande ferme, alors en bordure de ville. C’est la maison de la rue Saint-Savournin, encore aujourd’hui maison mère de l’Œuvre. On compte 400 membres au sein de l’Œuvre en 1820, majoritairement issus de la moyenne bourgeoisie marseillaise.

Un institut de l’Œuvre de la jeunesse Jean Joseph Allemand, de droit pontifical, est créé pour poursuivre les activités de l’Œuvre. Si les membres de l’institut, appelés « les Messieurs », sont uniquement religieux pour la plupart, certains sont également prêtres. À la fin de sa vie le père Jean-Joseph Allemand n’a rien prévu pour sa succession. Il fait confiance à Dieu et laisse les Messieurs à leurs responsabilités. Il dirigera l’Œuvre pendant 37 ans, jusqu’à sa mort le 10 avril 1836 à Marseille. Son dossier de béatification est toujours en cours d’instruction au Vatican.

Son héritage

L’influence posthume du père Allemand est considérable, tant à Marseille qu’en France entière. Des patronages sont fondés à Metz (1849), à Brest (1853), à Paris, … En 1862, les Messieurs, encouragés par Mgr Cruise, évêque de Marseille, proposent d’ouvrir une succursale à La Ciotat. Cette œuvre, La Vaillante, existe encore aujourd’hui et accueille tous les soirs des enfants de 3 à 17 ans. D’autres œuvres furent fondées comme à Cassis et à Roquevaire, mais fermèrent lors de la guerre franco-prussienne de 1870. En 1912, les Messieurs de l’Œuvre font l’acquisition d’une maison supplémentaire à Marseille, dans le quartier Saint-Giniez, et fonde l’Œuvre des Iris. Cette œuvre compte aujourd’hui près de 400 membres et est toujours dirigée par les Messieurs de l’Œuvre.

Œuvre Mère, Rue Saint-Savournin

Le père Joseph-Marie Timon-David

Encore un prêtre marsellais ! Quelques années après le père Allemand, lui aussi va devenir un fondateur d’œuvres et marquer durablement la cité phocéenne. Peut-être avez-vous même emprunté l’avenue Timon-David, dans le 13ème arrondissement de Marseille ?

Formé en Suisse et à Paris

Joseph-Marie est né le 29 janvier 1823 dans une famille aisée et profondément chrétienne. Sa famille est une grande famille de Marseille, son grand-père était un homme d’affaires important de la ville. C’est à lui que l’on doit d’ailleurs le nom de l’hôpital et du quartier de la Timone. C’est surtout la mère de Joseph-Marie qui lui donne une solide éducation tant humaine que chrétienne. Très jeune il sent naître en lui la vocation de devenir prêtre.

En 1833 son père meurt. Joseph-Marie est alors envoyé en Suisse, à Fribourg,  au Collège Saint-Michel tenu par les Jésuites. Il sera marqué à jamais par cette rencontre avec des religieux éducateurs, et s’imprégnera de leurs méthodes. Il est ensuite envoyé par l’évêque de Marseille au séminaire de Saint-Sulpice à Paris, pour se former à la prêtrise et à la méthode catéchétique. Un jour de mai 1845, un an avant son ordination, il fait connaissance dans la cour de récréation du Séminaire Saint-Sulpice à Paris avec l’abbé Ledreuille. Ce dernier consacre son apostolat aux familles ouvrières pauvres. Cette expérience marque Joseph-Marie, qui est ensuite renvoyé à Marseille pour enquêter justement sur les œuvres sociales de la ville. Il rencontre l’abbé Julien, vicaire à la paroisse Notre-Dame-du-Mont, qui avait organisé une œuvre de jeunesse importante rue de la Loubière. La veille de son ordination sacerdotale, il rédige son « vœu de servitude » envers les âmes des pauvres (« Je me porterai avec joie et promptitude à l’instruction des plus pauvres et des plus petits »).

Imitateur, mais avec son intuition propre

Dès son ordination en 1846, le père Timon-David va se jeter avec la fougue de ses 23 ans à l’apostolat des jeunes ouvriers. Il imite la « Méthode Allemand », en l’adaptant aux classes populaires, mais s’appuie aussi sur ces expériences à Fribourg et à Saint-Sulpice. Vicaire dans une paroisse de Marseille, il réunit deux fois par semaine quelques 500 garçons de 12 à 14 ans qu’il fait jouer une fois l’instruction faite. Le 1er novembre 1847, il ouvre, avec la collaboration de quelques Messieurs de l’Œuvre Allemand, « l’œuvre de la jeunesse ouvrière » ouverte sous le titre d’« Œuvre du Sacré-Cœur ». La dévotion au Sacré-Cœur aura toute sa vie la première place, et l’érigera protecteur de ses œuvres. Son aspiration : « graver Jésus-Christ dans les cœurs ».

L’évêque de Marseille pousse le père Timon-David à fonder une Congrégation religieuse au service de l’œuvre. En 1852 naît la Congrégation du Sacré-Cœur de Jésus, mais elle ne commence vraiment à exister qu’en 1859, avec la prononciation des premier vœux. La même année le père Timon-David publie une Méthode de direction des œuvres de jeunesse, patronages, cercles qui se répandra partout en France, le souci d’évangéliser les jeunes ouvriers passionnant beaucoup de prêtres. Dans sa Méthode, il insiste notamment le rôle de direction, dévolu au prêtre. Tout en donnant toujours la priorité aux jeunes de sa maison et à sa communauté, il sillonnera la France pour expliquer sa Méthode et promouvoir une éducation qui « prend l’enfant tel qu’il est » pour l’inviter à aller le plus loin possible sur le chemin de la sainteté.

Son héritage

Comme le père Allemand, le père Timon-David ouvrira plusieurs œuvres, à Marseille et aux alentours. On peut mentionner notamment les œuvres d’Aix et de Béziers (l’Oeuvre De Jeunesse Font-Neuve, toujours ouverte). Le père Timon-David meurt le 10 avril 1891, jour anniversaire de la mort du père Allemand, en étant resté toute sa vie fidèle à son vœu de servitude à la jeunesse ouvrière.

En 1904, l’abbé Paul Hava, qui appartient à la congrégation des pères de Timon-David, fonde l’Œuvre Paul Hava, dans le quartier populaire de St Mauront – La Belle-de-Mai à Marseille. La même année c’est l’abbé Louis Gennarri qui fonde l’Œuvre Saint-Louis-de-Gonzague, appelée aussi l’Oeuvre d’Endoume, dans un quartier de pécheurs, assez mal réputé à l’époque. Ces deux œuvres accueillent encore aujourd’hui de nombreux jeunes en dehors des heures scolaires, offrant un environnement paisible et joyeux axé sur le jeu et la rencontre avec Dieu. Plusieurs œuvres historiques ont été reconverties en établissement scolaire, en gardant l’esprit éducatif de leur fondateur : l’Œuvre Notre Dame de la Jeunesse et l’Œuvre Notre Dame de la Viste. Beaucoup plus récemment (2008), les prêtres de Timon-David ouvre l’Œuvre de Jeunesse Saint-Antoine à Ajaccio.

Pour aller plus loin

Retrouvez nos visites de 2 patronages marseillais : l’œuvre des Iris et l’œuvre d’Endoume

Bibliographie

  • Arnaud Henry, 1966, La vie étonnante de JJ Allemand, Marseille, éd Notre écho/Sopic, 404p
  • Cholvy Gérard, 1982, Patronages et œuvres de jeunesse dans la France contemporaine. Revue d’histoire de l’Église de France, tome 68, n°181, pp. 235-256.
  • Mgr Jean-Marc Aveline, 2022, Homélie du Dimanche de Pentecôte, 175e anniversaire de la fondation de l’Œuvre Mère de Timon-David
  • Pierre Gallocher, 1996, Marseille au temps des patros et des colos, Editions Paul Tacussel, 239p
  • Wikipedia (“Jean-Joseph Allemand ” ; “Joseph-Marie Timon-David ”)
  • Site de l’œuvre de Saint-Savournin (https://st-sa-ojja.org/)
  • Site de l’œuvre de La Vaillante (https://lavaillante13.fr/)
  • Site de l’œuvre Paul Hava (https://www.oeuvrepaulhava.org/)

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