Pédagogie, Ressources

Et si jouer avec trois fois rien était toujours la meilleure recette ?

Un ballon. Un bout de tissu sur un bâton. Un anneau de caoutchouc.

C’est tout. Et pourtant, dans des milliers de cours de patronage à travers la France, ces trois fois rien ont suffi à faire courir, sauter, crier, grandir des générations entières d’enfants. À leur apprendre l’audace, la loyauté, l’esprit d’équipe. À leur donner, sans qu’ils s’en rendent compte, les vertus qui font les hommes et les femmes de bien. Ce que ceux qui ont inventé ces jeux avaient compris, longtemps avant nous, mérite qu’on s’y arrête.

Jouer, c’est former

Quand on feuillette aujourd’hui les petits livrets rouges de la collection “Jeu et Joie” (édités en 1946 par les Cœurs Vaillants et Âmes Vaillantes, imprimés sur papier kraft et vendus quelques francs) quelque chose se passe. On réalise que ces jeux n’ont jamais été pensés pour occuper les enfants. Ils ont été pensés pour les former.

Regardez : chaque fiche de jeu se termine par une rubrique que personne n’écrirait plus aujourd’hui. “Avantages de ce jeu” . Pas les avantages ludiques. Les avantages éducatifs. Ce que ce jeu construit chez l’enfant. Ce qu’il lui apprend sur lui-même et sur les autres.

  • le drapeau simple ? Il développe “au plus haut point la vertu d’audace.”
  • la bataille de balles avec boucliers ? Elle réclame une “profonde loyauté” : l’enfant doit venir se déclarer pris à l’arbitre, sans que personne ne l’y force
  • la balle cavalière ? Elle “permet de faire pratiquer certaines vertus, comme la charité et la bonne humeur.” La charité. Dans un jeu de balle.

Ce n’est pas un détail. C’est toute une vision de l’enfant, et de ce qu’on peut faire avec lui quand on y croit vraiment.

En 1935, l’abbé Pierre Grave le formulait avec une clarté qui n’a pas pris une ride : “Le jeu n’est pas seulement un passe-temps pour remplir les heures creuses de la journée, il est un collaborateur efficace de l’apostolat chrétien.” Et il ajoutait : “aucun sermon, si magnifique soit-il, ne parlera à l’enfant comme le Jeu qui lui aura fait réaliser, concrétiser, vivre quelques instants” ce qu’on veut lui transmettre.

Le jeu comme chemin vers l’âme de l’enfant. Voilà ce que savaient ces éducateurs. Voilà ce qu’ils ont mis dans chacune de ces fiches, dans chacune de ces règles soigneusement pensées pour une cour ordinaire, un mercredi ordinaire, avec des enfants ordinaires.

Trois fois rien, et tout le reste

On jouait avec ce qu’on avait. On inventait avec ce qu’on trouvait. Des drapeaux faits d’un bout de tissu récupéré, noué sur un bâton. Des boucliers fabriqués maison. Des balles cousues dans un rectangle de tissu et bourrées de sciure : le livret donnait même les dimensions exactes ! On ne laissait rien au hasard, même dans le bricolage.

Et avec presque rien, on construisait quelque chose d’immense.

Prenez les mystérieux anneaux Michelin. Oui, Michelin. Ces anneaux en caoutchouc étaient un accessoire standard des patronages, listés dans les manuels d’animation de l’époque au même titre que le sifflet, les collerettes ou les quilles. Probablement un sous-produit des ateliers de la grande manufacture française, à une époque où le caoutchouc était partout et où l’on savait faire fructifier jusqu’aux restes de l’industrie. Un objet du quotidien, transformé en support de jeux !

Car derrière l’ingéniosité des accessoires, il y a une conviction plus profonde : ce n’est pas le matériel qui fait la vie. Ce sont les personnes. Et la qualité de leur présence.

Ces jeux étaient aussi pensés pour que tout le monde joue. Pas de prisonniers laissés de côté, pas d’enfants exclus parce qu’ils ont perdu ou parce qu’ils sont moins habiles. “Que vont ces malheureux que la malchance ou la maladresse a exclus du jeu alors que leurs camarades continuent à jouer ?” demandait un éducateur de l’époque. Une question d’une brûlante modernité.

Et sur la quatrième de couverture de ces livrets, une citation de Rollin, philosophe du XVIIIe siècle, avait été choisie pour tout résumer. Les enfants, écrivait-il, “se montrent tels qu’ils sont” dans le jeu, car ils y sont “naturellement simples et ouverts.” C’est là qu’on les connaît vraiment. C’est là qu’on les accompagne le mieux. C’est là qu’on les aime le plus efficacement.

On a su ça, dans nos patronages. On l’a su pendant des décennies. Il serait dommage de l’oublier.

Ce que ça change, de le savoir

Peut-être que vous animez déjà un patronage. Peut-être que vous faites tourner ces jeux chaque mercredi sans vraiment savoir d’où ils viennent. Peut-être que vous portez, sans le mesurer, un héritage que des générations d’éducateurs ont patiemment construit, affiné, transmis.

Peut-être que vous rêvez d’ouvrir un patro, et que vous vous dites que vous n’avez pas assez : pas assez de bénévoles, pas assez de budget, pas assez de matériel.

Ces livrets rouges de 1946, abîmés et jaunis, ont une réponse pour vous : on a toujours joué avec trois fois rien. On a toujours inventé avec ce qu’on trouvait. Et on a toujours obtenu bien plus que ce qu’on avait mis.

Un jeu bien préparé. Des règles claires et justes. Un regard posé sur chaque enfant. Et la conviction que ce qui se joue dans cette cour, en ce mercredi ordinaire, dans cette cour un peu petite, avec ce ballon qui commence à perdre de l’air, compte vraiment.

En 1946 comme aujourd’hui, c’est là que tout commence.

Et c’est là, toujours, que tout se joue.


Les livrets de la collection “Jeu et Joie” sont disponibles sur notre Padlet de ressources pédagogiques.


Sources et références

  • Collection “Jeu et Joie”, Paul Joie, Éditions Les Cœurs Vaillants et Âmes Vaillantes de France, Paris, 1946-1947. Cahiers consultés : n°2 Si vous avez un ballon, n°3 Balles et boucliers, n°4 Drapeaux et anneaux Michelin.
  • “La place prépondérante du jeu au patronage”, abbé Pierre Grave, rapport présenté lors d’une Journée d’Études fédérales de l’Union des Confrères d’œuvres, 1935. Publié dans Le Patronage, 1936.
  • “Au sortir de l’école : les Patronages”, Max Turmann, Librairie Lecoffre / J. Gabalda & Cie, 5e édition, 1909. Ouvrage couronné par l’Académie Française. Numérisé par la Bibliothèque nationale de France (Gallica).
  • “Et si on jouait ?”, Oblats de Saint-Vincent-de-Paul. oblats-de-saint-vincent-de-paul.fr
  • “La place prépondérante du jeu au patronage”, site Cœurs Vaillants Âmes Vaillantes. coeursvaillants-amesvaillantes.org
  • “Les Fils de la Charité, berceau des Cœurs Vaillants”, site Cœurs Vaillants Âmes Vaillantes. coeursvaillants-amesvaillantes.org
  • “Jeux de cour d’école”, collection Animateurs, Éditions Fleurus / Commission Technique du Mouvement Cœurs Vaillants-Âmes Vaillantes – source ayant confirmé la présence des anneaux Michelin comme accessoire standard du patro.
  • Rollin, Traité des études – citation figurant en quatrième de couverture des livrets de la collection “Jeu et Joie”.
  • H. Pradel, L’Éducateur Apôtre – citation figurant en quatrième de couverture du cahier n°2 de la collection “Jeu et Joie”.

Partager sur les réseaux sociaux