Faire prier des enfants sans les barber : c’est possible. Et on l’a vu.
Lise-Marie Bonhomme
On a tous déjà vécu ce moment un peu délicat où, au détour d’une journée pourtant joyeuse, un animateur annonce un « petit temps de prière » et où l’on sent aussitôt l’atmosphère changer. Les enfants soupirent, se tortillent, regardent ailleurs, cherchent quelque chose à faire de leurs mains. On met cela sur le compte du manque de concentration, mais bien souvent, ce qui s’exprime est plus simple : ce qu’on leur propose ne les rejoint pas.
Et pourtant, dans d’autres moments, quelque chose d’autre se passe. Ils se posent, entrent dans le silence, et prient réellement, sans contrainte visible. Alors la question vient naturellement : qu’est-ce qui a changé ?
Dans les patronages que nous accompagnons chez Esprit de Patronage, cette différence est frappante. Elle ne tient ni à l’âge des enfants, ni à leur capacité d’attention. Elle tient surtout à la manière dont la prière est vécue par les adultes et intégrée à la vie du groupe. La prière n’y est pas un moment ajouté à côté du reste, un « petit temps » que l’on viendrait plaquer sur la journée. Elle fait partie d’un tout. Elle circule dans la vie quotidienne, s’y enracine et y retourne. Il n’y a pas de cloison étanche entre le jeu, les relations, les tensions, les joies… et la prière.
« La prière n’est pas un moment ajouté à côté du reste […] elle fait partie d’un tout. »
Il n’y a d’ailleurs pas de prière vivante sans adultes qui prient eux-mêmes, non pas parfaitement, mais simplement, avec des mots parfois pauvres, avec des silences parfois hésitants. Les enfants perçoivent avec une grande finesse ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, et ils n’attendent pas des modèles idéaux, mais des adultes qui osent se tenir devant Dieu.
Un enfant, lui, ne prie pas avec des idées abstraites, mais avec ce qu’il a vécu dans la journée : une dispute, une joie, une frustration, un rire partagé. Lorsque la prière s’enracine dans cette réalité concrète, elle devient immédiatement juste. Elle cesse d’être un moment à part pour devenir un prolongement de la vie.
Ainsi, à la fin d’un match de foot ou d’un jeu, il suffit parfois de rassembler les enfants quelques instants, simplement, pour rendre grâce. Sans transition compliquée, sans allonger le temps, on peut prier la Vierge Marie ensemble, debout, le regard tourné vers une croix, en disant un « Je vous salue Marie ». Le passage du jeu à la prière se fait alors naturellement, sans rupture.
Le silence, lui aussi, change de nature lorsqu’il est préparé. Un enfant n’entre pas dans le silence sur commande, mais il peut y être conduit avec délicatesse : une bougie allumée, un chant repris doucement, une parole simple qui donne sens. Peu à peu, ce silence n’est plus un vide à remplir, mais un espace où quelque chose peut être entendu.
Les enfants ont également besoin de voir, de toucher, d’agir. Leur manière d’entrer dans la foi passe par le corps et les sens. Un geste simple, une croix, une icône, un lieu soigné donnent à la prière une densité concrète. Elle n’est plus un discours, mais une expérience à laquelle ils peuvent réellement participer. Et le soin apporté au beau, même très simplement, dit sans mots que ce moment compte.
Cela ne signifie pas que tout fonctionne toujours. Même lorsque tout est juste, certains enfants ne prient pas, ou pas encore, et cela fait partie du chemin. On ne force pas une relation. La prière reste une invitation, proposée avec sérieux mais sans contrainte intérieure.
Et puis, parfois, sans qu’on l’ait provoqué, quelque chose bascule. L’enfant ne “fait” plus la prière, il s’adresse réellement à Dieu. Ce moment-là ne se fabrique pas, ne se programme pas, et pourtant c’est lui que l’on cherche.
Au fond, tout se joue là : créer les conditions pour qu’une rencontre devienne possible, sans jamais prétendre la produire soi-même. La foi ne se transmet pas d’abord par ce que l’on dit, mais par une manière de vivre, de prier et d’être là, ensemble.
« Le passage du jeu à la prière se fait naturellement, sans rupture. »
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