Il est 16h30. Dans la salle du fond, un paroissien s’assoit à côté d’un enfant qui bloque sur un problème de maths, et prend le temps qu’il faut. Dans la cuisine, une maman coupe le pain et remplit les verres pour le goûter, en gardant un œil sur les plus petits qui s’impatientent déjà. Sur le trottoir devant l’école, quelqu’un attend, sourire aux lèvres, pour ramener trois enfants au patro en toute sécurité.
Ces gestes-là, on les connaît par cœur. Ils rythment le quotidien de nos patronages, discrets, fidèles, indispensables. Et ceux qui les accomplissent, on a pris l’habitude de les ranger tous sous un même mot : bénévoles.
Une générosité qui ne devrait jamais être une évidence
Disons-le d’abord clairement : sans ces personnes, il n’y a pas de patronage. Aucun de nos projets, aucune de nos activités, aucun de nos évènements ne tiendrait sans cette générosité déployée gratuitement, semaine après semaine, par des paroissiens, des parents, des grands-parents parfois, qui donnent de leur temps sans rien en attendre en retour. Le bénévolat n’est pas un supplément d’âme dans nos patronages : il en est le socle. Pour autant, on ne devrait jamais s’habituer à cette générosité-là, ni la considérer comme allant de soi.
C’est justement parce que cette générosité est si précieuse qu’elle mérite d’être nommée pour ce qu’elle est réellement, et pas seulement saluée du bout des lèvres, ni réduite à un mot qu’on emploie machinalement. Car à force de nommer ces personnes uniquement par leur statut, on finit par ne plus voir ce qu’elles font vraiment.
Le statut, c’est ce qu’on est aux yeux d’un règlement : rémunéré ou non, engagé sur un contrat ou sur la seule base du volontariat. La fonction, c’est ce qu’on fait aux yeux d’un enfant : accompagner, veiller, transmettre, accueillir. Un enfant ne se souvient pas du statut de celui qui l’a aidé à faire ses devoirs mais il se souvient qu’on a pris du temps pour lui. C’est cette présence-là qu’il s’agit de nommer, pas le statut administratif qui l’entoure.
Car enfin, qu’est-ce qui distingue, sur le fond, celui qui aide aux devoirs de l’animateur qui mène l’activité manuelle juste à côté ? Les deux accompagnent un enfant. Les deux exercent une responsabilité éducative. Et le paradoxe est là, presque sous nos yeux : dans la grande majorité de nos patronages, les animateurs eux-mêmes sont bénévoles. La frontière qu’on trace machinalement entre « les animateurs » et « les bénévoles » ne recouvre donc aucune réalité solide. C’est une habitude de langage, pas une distinction de fond.
Et cette habitude de langage n’est jamais neutre : nommer quelqu’un par son statut plutôt que par sa fonction, c’est lui dire, sans le vouloir, qu’il est en périphérie de l’équipe éducative – quand il en est, en réalité, un membre à part entière !

Des membres différents, une seule mission
Saint Paul, parlant de la vie de l’Église, use d’une image qui éclaire aussi la nôtre : celle du corps et de ses membres. L’œil ne peut pas dire à la main « je n’ai pas besoin de toi », ni la tête dire aux pieds « je n’ai pas besoin de vous ». Chaque membre a sa fonction propre, et c’est précisément leur diversité qui fait la vie du corps tout entier.
Un patronage fonctionne de la même manière. L’animateur qui mène le grand jeu, le paroissien qui aide aux devoirs, le parent qui sert le goûter, celui qui va chercher les enfants à l’école : chacun exerce une fonction différente, mais tous participent d’une seule et même mission éducative. Aucun de ces rôles n’est secondaire.
Une invitation aux directeurs
Honorer leur générosité ne suffit pas. Il faut aussi honorer leur fonction. Les deux ne se concurrencent pas, elles se répondent : c’est précisément parce qu’ils donnent gratuitement de leur temps que ce qu’ils accomplissent avec ce temps mérite d’être pleinement reconnu.
Combien de directeurs nous confient qu’ils peinent à s’appuyer vraiment sur leurs bénévoles ? Qu’on ne sait jamais tout à fait sur qui compter, quelles exigences avoir, jusqu’où leur demander de s’engager ? Et si la difficulté ne venait pas d’abord d’eux, mais du regard qu’on porte sur eux ? Tant qu’on les considère comme « en plus » de l’équipe, on n’ose ni les former, ni exiger d’eux, ni vraiment compter sur eux. Tant qu’on les nomme par leur statut, on continue de traiter leur engagement comme accessoire. Et on récolte, logiquement, un engagement à la hauteur de ce qu’on en attend.
Alors avant de chercher comment « mieux gérer » ses bénévoles, un directeur gagnerait peut-être à se poser une question plus exigeante : comment est-ce que je les considère, moi, au quotidien ? Comme un renfort ponctuel, ou comme des membres à part entière de l’équipe éducative ? La réponse à cette question détermine largement leur degré d’implication : et il ne tient qu’à nous de la changer.
Et cela commence souvent par un simple mot : le nom qu’on leur donne. Certains patronages l’ont déjà compris, sans même toujours en avoir conscience. Quand ils parlent de leurs « mamies patro », de leurs « précepteurs » pour les devoirs, de leurs « accueillants » pour la sortie d’école. Ces mots-là ne sont pas anecdotiques : ils disent une place, une confiance.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si nos anciens avaient, eux aussi, leur propre mot pour cela. Dans les patronages du début du XXe siècle, on ne parlait pas de « bénévoles » mais de confrères : un terme qui ne distinguait ni les mariés des célibataires, ni ceux qui exerçaient une profession en dehors du patronage : tous étaient nommés pour ce qu’ils donnaient, non pour leur situation. Retrouver ce vocabulaire-là, ce n’est pas un souci d’archéologie : c’est se rappeler que nos patronages ont toujours su, avant nous, nommer juste ceux qui les font vivre.
Quel nom donnons-nous, dans notre patronage, à ceux qui portent ce quotidien ? La question mérite d’être posée. Car tout, ou presque, commence par là.
